Les quartiers à forte population immigrée sont-ils des zones de non-droit ?

Pierre Gilbert, sociologue (maître de conférences, CRESPPA-CSU et université Paris 8)

En France, les quartiers qui comptent une forte proportion d’immigré·es et de personnes racisées (perçues comme appartenant à une minorité ethno-raciale, qu’elles soient immigrées ou non) sont régulièrement décrits comme des espaces tenus à l’écart du reste de la société. De nombreux discours politiques et médiatiques y voient des territoires aux normes sociales et aux modes de vie spécifiques, en décalage avec ceux d’ailleurs : « zones de non-droit », « ghettos », quartiers « communautaristes » ou « séparatistes », etc.

Ces représentations font de ces quartiers les foyers d’une vie sociale menaçante pour le reste du pays et contribuent ainsi à produire du racisme : elles dépeignent les immigré·es et les minorités racisées (en particulier noires, arabes et musulmanes) comme des groupes porteurs d’une culture à la fois radicalement différente et dangereuse. Or elles n’ont que peu de rapport avec la réalité empirique. L’ensemble des arguments de ce texte est développé plus en détail dans Gilbert (2024).

Quartiers populaires, immigration et ségrégation raciale

L’imaginaire des « zones de non-droit » repose sur l’idée d’un regroupement durable de populations immigrées, étrangères ou racisées. Il faut donc d’abord mesurer l’ampleur de la ségrégation, ce que permettent plusieurs constats issus des sciences sociales.

La ségrégation raciale est relativement forte en France et se concentre dans certains territoires populaires. En raison notamment des discriminations raciales dans l’accès au logement (propriété, parc locatif privé, parc HLM ; voir par exemple Sala Pala 2013 ; Bourgeois 2019 ; Bunel et al. 2017), les immigré·es et les personnes racisées sont nettement surreprésenté·es dans les quartiers populaires, en particulier dans les grands ensembles construits après la Seconde Guerre mondiale.

Elle doit pourtant être relativisée. Elle est sans commune mesure avec celle des ghettos noirs étatsuniens du milieu du siècle dernier (voir par exemple Préteceille 2009). D’une part, les quartiers les plus ségrégués comptent une part importante de personnes du groupe majoritaire (ni immigrées, ni descendantes d’immigré·es) et rassemblent des origines variées. D’autre part, la majorité des immigré·es concerné·es (originaires du Maghreb, de Turquie ou d’Afrique subsaharienne) vit non dans ces quartiers, mais dans des espaces bien plus mixtes.

Autre constat essentiel : contrairement à l’idée que les habitant·es des quartiers populaires seraient « assigné·es à résidence », les personnes immigrées et racisées qui y vivent n’y sont nullement enfermées. On y observe des mobilités très fréquentes, au quotidien comme résidentielles, souvent vers des quartiers moins stigmatisés et moins ségrégués, en particulier d’une génération à l’autre : les enfants des trois groupes d’immigré·es évoqués résident moins souvent que leurs parents dans des quartiers ségrégués. Ainsi, alors que les quartiers prioritaires de la politique de la ville, où se concentre cette ségrégation, regroupent 7 % de la population française en 2020, 31 % des immigré·es du Maghreb, 31 % de celles et ceux d’Afrique subsaharienne et 23 % de celles et ceux de Turquie et du Moyen-Orient y résident, contre respectivement 19 %, 20 % et 14 % de leurs descendant·es (Dietrich-Ragon et al. 2026).

Travail et subsistance économique

L’image des « zones de non-droit » tient aussi à la perception de l’économie de ces quartiers. Le commerce de drogues illégales est bien ancré dans certains d’entre eux (son ampleur montrant d’ailleurs l’inefficacité de la logique essentiellement répressive de la politique française des drogues). Mais se focaliser sur cette réalité nourrit des discours stigmatisants selon lesquels les habitant·es vivraient non de leur travail, mais des profits de la drogue et des prestations sociales. Dénoncer « l’assistanat » et les trafics conduit à les dépeindre comme peu honorables, en « parasites » qui bafouent la loi et vivent aux dépens du labeur du reste de la population.

Là encore, cet imaginaire ne correspond pas à la réalité. L’économie de la drogue n’existe que dans certains quartiers ségrégués, ne représente qu’une part minime des revenus et ne profite qu’à une minorité (Ben Lakhdar et Reyre 2018). De même, l’idée selon laquelle les modes de vie de ces quartiers seraient éloignés de la « valeur travail » est démentie par de nombreuses enquêtes.

D’abord, même si le chômage et l’inactivité y sont plus fréquents qu’ailleurs, la majorité des adultes en âge de travailler des quartiers prioritaires a un emploi formel : en 2024, le taux d’emploi des 30-49 ans y atteint 61,4 % (ONPV 2026, d’après les enquêtes Emploi en continu de l’Insee).

Ensuite, comme le montre la longue enquête ethnographique du collectif Rosa Bonheur sur la subsistance dans un quartier populaire du Nord de la France (Collectif Rosa Bonheur 2019), les habitant·es sont très actif·ves, à l’opposé de la rhétorique de « l’assistanat » : travail formel (salarié ou indépendant), mais aussi travail rémunéré non déclaré (garages à ciel ouvert, ateliers de coiffure à domicile, etc.) et travail gratuit quotidien, notamment de care. Cette intensité démontre que les habitant·es des quartiers populaires travaillent. Ils et elles accordent aussi une très grande valeur au travail : maîtriser les savoir-faire, être virtuose dans les gestes du métier, être fiable, honnête et travailler avec soin sont fortement valorisés et définissent la réputation et la place de chacun·e dans l’espace local.

Violence et sexisme : des territoires à part ?

L’imaginaire des « zones de non-droit » renvoie enfin à l’idée que les modes de vie des quartiers ségrégués seraient régis par un sexisme radical et une violence physique endémique. Les faits démentent là encore ces représentations.

Les données administratives (police, justice) sont peu fiables pour objectiver ces violences : elles ne mesurent que les situations enregistrées et dépendent donc de la propension des victimes à saisir ces institutions (signalement, plainte, etc.) comme des pratiques d’enregistrement, qui varient avec le droit, les politiques publiques et les pratiques des agent·es. Une hausse d’infractions mesurée par la police dans un territoire ne traduit donc pas nécessairement une hausse réelle : elle peut résulter du déploiement policier ou du ciblage de certaines infractions, alors que des infractions similaires, tout aussi fréquentes ailleurs, n’y sont pas constatées (Gilbert 2020). Les recherches sur la « délinquance en col blanc » (celle des élites) le montrent de longue date : elle est moins surveillée et moins réprimée que celle des classes populaires et des minorités racisées (Lascoumes et Nagels 2018).

Les enquêtes de victimation sont bien plus fiables. Menées « en population générale » (par questionnaire, auprès d’un échantillon représentatif de l’ensemble de la population), elles mesurent de façon statistiquement robuste la fréquence des victimes, qu’elles aient ou non porté plainte et que la police ou la justice ait ou non enregistré l’information. Elles montrent d’abord que le niveau général de violence baisse régulièrement, partout, depuis au moins le milieu du XXᵉ siècle. Elles montrent, ensuite, que celui des quartiers ségrégués reste très proche de celui du reste du territoire : 1,7 % des habitant·es des quartiers prioritaires déclarent des violences physiques hors violences intrafamiliales (contre 1,3 % ailleurs) et 9,4 % des injures (10 % ailleurs) (moyenne annuelle 2015-2017, personnes de 14 ans et plus, enquête « Cadre de vie » ; SSMSI 2020). Le risque de violence est donc légèrement plus fort dans les cités, mais l’écart est faible et l’expérience de la violence y reste largement minoritaire : rien ne permet d’affirmer que la violence y serait omniprésente ou un trait distinctif et central du mode de vie.

De même, il faut déconstruire l’idée d’un sexisme radical et extraordinaire dans ces quartiers. Comme le soulignent les recherches sur le genre, les inégalités entre les sexes traversent tous les groupes sociaux et territoires : le principal résultat des grandes enquêtes sur les violences de genre est leur caractère transversal. Les violences sexuelles (viols, tentatives de viol, agressions sexuelles) comme conjugales touchent l’ensemble de la population, n’épargnent aucun groupe social ni territoire, et leur ampleur varie peu d’un groupe social à l’autre (Brown et al. 2021).

Conclusion

Les recherches en sciences sociales montrent ainsi que les modes de vie, le rapport au travail et la subsistance économique dans les cités HLM ne sont pas radicalement différents de ceux du reste de la société : les quartiers comportant beaucoup d’immigré·es ne sont donc pas des zones de non-droit. Or cette idée reçue, souvent répandue, alimente un imaginaire raciste au détriment des immigré·es et des minorités racisées (arabes, noires et musulmanes), présentés comme des foyers qui, depuis les marges urbaines, menaceraient le reste de la société par leurs modes de vie.

Bibliographie

Beauchemin, Cris, Mathieu Ichou et Patrick Simon (dir.). 2026. Trajectoires et origines 2. Diversité des populations et inégalités sociales en France. Paris : INED Éditions.

Ben Lakhdar, Christian et Aymeric Reyre. 2018. « Comment légaliser le cannabis sans embraser les cités ? ». Métropolitiques. https://metropolitiques.eu/Comment-legaliser-le-cannabis-sans-embraser-les-cites.html

Bourgeois, Marine. 2019. Tris et sélections des populations dans le logement social. Une ethnographie comparée de trois villes françaises. Paris : Dalloz.

Brown, Elizabeth, Alice Debauche, Christelle Hamel et Magali Mazuy (dir.). 2021. Violences et rapports de genre. Enquête sur les violences de genre en France. Paris : INED Éditions.

Bunel, Mathieu, Yannick L’Horty, Loïc du Parquet et Pascale Petit. 2017. Les Discriminations dans l’accès au logement à Paris. Une expérience contrôlée. Rapport de recherche, Travail, Emploi et Politiques publiques.

Clair, Isabelle. 2023. Les choses sérieuses. Enquête sur les amours adolescentes. Paris : Seuil.

Collectif Rosa Bonheur. 2019. La ville vue d’en bas. Travail et production de l’espace populaire. Paris : Amsterdam.

Dietrich-Ragon, Pascale, Giulia Ferrari et Sorana Toma. 2026. « Les inégalités de logement liées à l’origine », chapitre 14, in Beauchemin, Ichou et Simon (dir.), Trajectoires et origines 2.

Gilbert, Pierre. 2020. « Le Covid-19, la guerre et les quartiers populaires ». Métropolitiques, 16 avril. https://metropolitiques.eu/Le-covid-19-la-guerre-et-les-quartiers-populaires.html

Gilbert, Pierre. 2024. Quartiers populaires. Défaire le mythe du ghetto. Paris : Amsterdam.

Lascoumes, Pierre et Nagels, Carla. 2018. Sociologie des élites délinquantes De la criminalité en col blanc à la corruption politique, Paris : Armand Colin.

Mohammed, Marwan et Julien Talpin (dir.). 2018. Communautarisme ? Paris : PUF.

Observatoire national de la politique de la ville (ONPV). 2026. « Comprendre. Dossier thématique emploi » (taux d’emploi des 30-49 ans, Insee, enquêtes Emploi en continu 2024). https://www.onpv.fr/publications

Préteceille, Edmond. 2009. « La ségrégation ethno-raciale a-t-elle augmenté dans la métropole parisienne ? », Revue française de sociologie, 50-3, p. 489‑519.

Sala Pala, Valérie. 2013. Discriminations ethniques. Les politiques du logement social en France et au Royaume-Uni. Rennes : Presses universitaires de Rennes.

Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI). 2020. « Une plus forte concentration de personnes mises en cause dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville ». Interstat, n° 30.

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