31 août 2026
Marie Moncada, politiste (postdoctorante à Audencia)
Perin Emel Yavuz, historienne de l’art (secrétaire générale de Désinfox-Migrations)
L’immigration n’est pas un sujet de désinformation comme les autres. Elle active des leviers cognitifs profonds et s’appuie sur des écosystèmes numériques particulièrement structurés. Pourquoi les fausses informations sur ce thème se propagent-elles si vite, et pourquoi résistent-elles autant à la vérification des faits ? Plusieurs travaux récents en sciences sociales et en cognition apportent un éclairage sur ces dynamiques.
Un phénomène général : la fausse information voyage plus vite que la vraie
Avant même d’examiner le cas spécifique de l’immigration, la recherche montre que sur les réseaux sociaux comme X (ex-Twitter), les fausses informations se diffusent plus loin, plus vite et plus profondément (nombre de retweets) que les informations vérifiées. Les chiffres sont édifiants : le 1 % des fausses nouvelles les plus virales peut toucher jusqu’à 100 000 personnes, là où les faits avérés dépassent rarement le seuil des 1 000 lecteurs·rices. Globalement, un contenu trompeur a 70 % de chances de plus d’être partagé qu’une information vérifiée.
Le 1 % des fausses nouvelles les plus virales peut toucher jusqu’à 100 000 personnes, là où les faits avérés dépassent rarement le seuil des 1 000 lecteurs·rices
Contrairement aux idées reçues, cette asymétrie ne provient pas du profil des utilisateurs : les comptes qui propagent ces fausses informations sont souvent moins suivis et moins actifs que ceux propageant de vraies informations. Les scientifiques excluent également le rôle des robots (bots) : ces derniers accélèrent la diffusion des vraies et des fausses informations dans des proportions équivalentes.
Ce déséquilibre repose sur deux ressorts du comportement. L’attrait de la nouveauté d’abord : un récit inventé paraît souvent plus original qu’un fait réel, ce qui le rend intuitivement plus attractif à partager. Le pouvoir des émotions fortes ensuite : les fausses nouvelles suscitent principalement de la surprise et du dégoût — deux émotions à fort potentiel viral –, tandis que les informations exactes génèrent plutôt de la tristesse, de la joie et de la confiance, des émotions plus stables mais moins incitatives au partage immédiat (Vosoughi et al. 2018).
Pourquoi l’immigration est-elle un terrain fertile ?
Si ces dynamiques s’observent sur tous les sujets, elles atteignent une intensité singulière lorsqu’il s’agit d’immigration. Sur ce thème, l’intention de relayer une information repose prioritairement sur la congruence attitudinale — c’est-à-dire la tendance d’un contenu à confirmer des convictions ou des inquiétudes déjà installées. Ce biais de confirmation joue un rôle nettement plus déterminant sur les questions migratoires que sur d’autres sujets majeurs comme le climat ou le COVID-19. Les individus partageant ces contenus sont majoritairement masculins, plus âgés et titulaires de diplômes plus modestes. Ils ont des convictions politiques plutôt conservatrices et utilisent de façon intensive les réseaux sociaux (Morosoli et al. 2022).
La recherche de confirmation face au doute
Plus les attitudes défavorables à l’immigration sont ancrées chez un·e lecteur·rice, plus celui·celle-ci jugera crédible un article fabriqué sur les migrants. La crédibilité accordée dépend donc moins de l’exactitude factuelle que de la capacité du texte à valider une vision du monde. Fait remarquable : cet effet de confirmation ne fonctionne qu’avec des informations entièrement fabriquées, et non avec des contenus seulement partiellement faux. L’objectif principal de l’utilisateur·rice n’est pas d’évaluer la précision du détail, mais d’adopter ce qui conforte ses représentations pour éviter le malaise d’une remise en question (Hameleers et al. 2023).
Le levier de la réflexion analytique
Ce réflexe n’est toutefois pas une fatalité. Jedinger et ses collègues (2023) démontrent qu’un score élevé de réflexion analytique — c’est-à-dire la capacité d’un individu à suspendre ses réactions intuitives pour faire appel à un raisonnement logique et délibératif — réduit significativement l’adhésion aux théories du complot, telles que celle du « grand remplacement ». Cette capacité d’analyse constitue le second facteur de protection le plus puissant, juste derrière le positionnement politique.
Valeurs fondamentales et limites du fact-checking
Pour les militants les plus engagés, les questions d’identité nationale fonctionnent comme des « valeurs sacrées ». Dans ce contexte, partager une désinformation sur l’immigration ne relève plus d’une analyse factuelle, mais d’un acte d’affirmation identitaire et de solidarité avec son groupe. L’imagerie cérébrale montre d’ailleurs que l’exposition à ces thématiques réactive prioritairement des zones neuronales liées à la conformité sociale plutôt qu’au raisonnement logique. Cela explique pourquoi les démarches de vérification des faits ou les incitations à l’exactitude, pourtant très employées par les plateformes numériques, rencontrent une forte résistance auprès de ce public (Pretus et al. 2023).
Sentiment de menace et sentiment d’insécurité économique
L’adhésion à ces représentations s’explique également par deux sentiments.
1. À la différence d’un sentiment d’appartenance nationale serein fondé sur la simple satisfaction d’appartenir à son pays, un attachement défensif (parfois qualifié de narcissisme national) accroît la perception d’une menace extérieure. Il favorise l’adhésion à des théories attribuant aux immigrés des intentions dissimulées ou des agissements secrets, ce qui alimente ensuite le soutien à des politiques d’exclusion et à des actions collectives violentes (Bertin et al. 2022).
2. Lorsque les citoyens perçoivent une hausse des inégalités, l’hostilité envers les populations étrangères augmente, et ce dans toutes les tranches de revenus. L’inégalité crée un sentiment d’anomie — la perception d’un délitement des règles sociales et des institutions. Pour le cerveau humain, les théories du complot offrent alors une explication simple et rassurante : elles attribuent des difficultés socio-économiques complexes aux actions dissimulées d’un groupe extérieur, préservant ainsi l’image positive de sa propre communauté (Jetten et al. 2021).
Une architecture narrative structurée
Ces dispositions individuelles ne se traduisent pas en partages massifs sans la présence de structures narratives efficaces. Les analyses de discours menées par les chercheurs Marcks et Pawel en 2022 montrent que la désinformation sur l’immigration repose sur l’articulation de deux types de récits complémentaires. Il y a d’abord un récit abstrait qui évoque une menace globale et irréversible pour la nation (incarnée par le grand remplacement). Ce cadre fixe l’enjeu stratégique, mais manque d’impact émotionnel immédiat. Il y a ensuite un récit concret qui s’appuie sur une accumulation de faits divers locaux axés sur la violence ou l’insécurité, apportant l’émotion et le sentiment d’urgence. En associant ces deux dimensions, chaque événement local devient la « preuve » apparente d’un péril généralisé, façonnant une représentation de légitime défense collective. Dans ses formes les plus extrêmes et violentes, cette rhétorique d’urgence a également été instrumentalisée dans les manifestes d’auteurs d’attentats idéologiques (Oslo/Utøya [2011, 77 personnes tuées], Christchurch [2019, 51 personnes], El Paso [2019, 23 personnes], Halle-sur-Saale [2019, 2 personnes] et Hanau [2020, 11 personnes]).
Cette rhétorique d’urgence a également été instrumentalisée dans les manifestes d’auteurs d’attentats idéologiques (Oslo/Utøya [2011, 77 personnes tuées], Christchurch [2019, 51 personnes], El Paso [2019, 23 personnes], Halle-sur-Saale [2019, 2 personnes] et Hanau [2020, 11 personnes]).
Ce noyau narratif s’accompagne d’un récit de méfiance, qui accuse médias et responsables politiques de dissimuler la réalité. Toute source officielle contradictoire est ainsi décrédibilisée d’avance, rendant le système de croyance imperméable aux démentis. Ces contenus se développent au sein d’espaces numériques parallèles — ce que le chercheur Mark Davis (2021) qualifie de « sphère anti-publique » : un espace numérique parallèle contournant les circuits d’information traditionnels et mobilisant son propre vocabulaire.
Ces contenus se développent au sein d’espaces numériques parallèles — ce que le chercheur Mark Davis (2021) qualifie de « sphère anti-publique » : un espace numérique parallèle contournant les circuits d’information traditionnels et mobilisant son propre vocabulaire.
On y retrouve des pages Facebook d’opposition à l’immigration, des mouvements climato-sceptiques, des forums suprémacistes ou encore la « manosphère » — communautés masculines hostiles aux évolutions de genre. En contournant les filtres des médias traditionnels, ces espaces permettent à des idées autrefois marginales de s’infiltrer progressivement dans le débat public ordinaire.
Dynamiques de réseau et cloisonnement des espaces numériques
L’observation des usages sur les réseaux sociaux met en évidence des niveaux de cloisonnement très variables selon les sensibilités politiques. Les données de partage révèlent que 47,25 % des utilisateurs·rices relayant des contenus d’extrême droite partagent presque exclusivement (à 80 % ou plus) des sources issues de cette même mouvance. À titre de comparaison, ce taux de confinement n’est que de 4,79 % à l’extrême gauche et de 12,6 % au centre gauche. Cette polarisation s’explique par une forte défiance envers les médias traditionnels et le monde académique. Elle s’appuie sur une méthode de diffusion bien identifiée, le trading up the chain (« remonter la chaîne ») : une rumeur ou un fait divers peu vérifié est d’abord publié sur un espace numérique restreint, avant d’être relayé par des acteurs plus influents, jusqu’à s’imposer comme un sujet de débat dans les médias nationaux. L’opposition à l’immigration figure parmi les thèmes privilégiés de ces chambres d’écho (Freelon et al. 2020).
47,25 % des utilisateurs·rices relayant des contenus d’extrême droite partagent presque exclusivement (à 80 % ou plus) des sources issues de cette même mouvance. À titre de comparaison, ce taux de confinement n’est que de 4,79 % à l’extrême gauche et de 12,6 % au centre gauche.
La recherche note cependant un angle mort méthodologique. Si les travaux documentent largement la structuration de la désinformation au sein des réseaux conservateurs et de droite, les études portant sur la désinformation dans les mouvements de gauche sont moins développées. Cette dissymétrie dans la littérature invite à la précaution avant d’en conclure à une exclusivité partisane du phénomène (Freelon et al. 2020).
Références
Bertin, Paul, Gaëlle Marinthe, Mikey Biddlestone, et Sylvain Delouvée. 2022. Investigating the Identification-Prejudice Link Through the Lens of National Narcissism: The Role of Defensive Group Beliefs. Journal of Experimental Social Psychology 98: 104252. https://doi.org/10.1016/j.jesp.2021.104252
Davis, Mark. 2021. The Online Anti-Public Sphere. European Journal of Cultural Studies 24 (1): 143–159. https://doi.org/10.1177/1367549420902799
Freelon, Deen, Alice Marwick, et Daniel Kreiss. 2020. False Equivalencies: Online Activism from Left to Right. Science 369 (6508): 1197–1201. https://doi.org/10.1126/science.abb2428
Hameleers, Michael, Edda Humprecht, Judith Möller, et Jula Lühring. 2023. Degrees of Deception: The Effects of Different Types of COVID-19 Misinformation and the Effectiveness of Corrective Information in Crisis Times. Information, Communication & Society 26 (9): 1699–1715. https://doi.org/10.1080/1369118X.2021.2021270
Jedinger, Alexander, Lena Masch, et Axel M. Burger. 2023. Cognitive Reflection and Endorsement of the “Great Replacement” Conspiracy Theory. Social Psychological Bulletin 18: e10825. https://doi.org/10.32872/spb.10825
Jetten, Jolanda, Kim Peters, Belén Álvarez, Bruno Gabriel Salvador Casara, Michael Dare, Kelly Kirkland, Ángel Sánchez-Rodríguez, Hema Preya Selvanathan, Stefanie Sprong, Porntida Tanjitpiyanond, Zhechen Wang, et Frank Mols. 2021. Consequences of Economic Inequality for the Social and Political Vitality of Society: A Social Identity Analysis. Political Psychology 42: 241–266. https://doi.org/10.1111/pops.12800
Marcks, Holger, et Janina Pawelz. 2022. From Myths of Victimhood to Fantasies of Violence: How Far-Right Narratives of Imperilment Work. Terrorism and Political Violence 34 (7): 1415–1432. https://doi.org/10.1080/09546553.2020.1788544
Morosoli, Sophie, Peter Van Aelst, Edda Humprecht, Anna Staender, et Frank Esser. 2022. Identifying the Drivers Behind the Dissemination of Online Misinformation: A Study on Political Attitudes and Individual Characteristics in the Context of Engaging With Misinformation on Social Media. American Behavioral Scientist 69(2):148-167. https://doi.org/10.1177/00027642221118300
Pretus, Clara, Camila Servin-Barthet, Elizabeth A. Harris, William J. Brady, Oscar Vilarroya et Jay J. Van Bavel. 2023. The Role of Political Devotion in Sharing Partisan Misinformation and Resistance to Fact-Checking. Journal of Experimental Psychology: General 152 (11): 3116–3134. https://doi.org/10.1037/xge0001436
Vosoughi, Soroush, Deb Roy, et Sinan Aral. 2018. The Spread of True and False News Online. Science 359 (6380): 1146–1151. https://doi.org/10.1126/science.aap9559


