Marie Moncada, politiste (postdoctorante à Audencia)
Perin Emel Yavuz, historienne de l’art (secrétaire générale de Désinfox-Migrations)
La désinformation sur l’immigration est un enjeu pour nos démocraties. Derrière les théories du « grand remplacement », du « génocide blanc » ou de l’« Eurabia » se cache une architecture bien identifiée : un noyau idéologique stable, une poignée de « super-partageurs » hyperactifs, des entrepreneurs idéologiques qui font le lien entre forums extrémistes et plateaux de télévision, et des médias traditionnels qui, sans le vouloir, amplifient ces provocations.
Trois théories conspirationnistes, une même architecture
Quelles sont les fausses informations propagées en matière d’immigration ? Davis (2025) les décompose en trois théories. La théorie du « grand remplacement », popularisée par l’essayiste français Renaud Camus en 2011, affirme que les populations musulmanes, grâce à des taux de natalité supérieurs, sont en train de « coloniser » l’Europe avec la complicité d’élites politiques, culturelles et médiatiques. La théorie du « génocide blanc », née aux États-Unis dans les années 1970-1980 sous l’influence du suprémaciste David Lane, prétend qu’un « gouvernement d’occupation sioniste » (ZOG) orchestrerait délibérément l’extinction de la « race blanche ». La théorie de l’« Eurabia », popularisée par l’autrice Bat Ye’Or, avance qu’un pacte secret existerait entre les élites européennes et les dirigeants du monde arabe pour islamiser le continent en échange de pétrole et d’avantages économiques. Ces trois récits partagent une même architecture : un « nous » (blanc, européen, chrétien) présenté comme victime d’une conspiration orchestrée par des élites défaillantes, au bénéfice d’un « eux » (musulmans, migrants) réduit au rang d’instrument démographique plutôt que de sujet.
Une chaîne d’acteurs, de la marge au sommet de l’État
La littérature scientifique met en évidence une corrélation marquée entre ces récits et les courants de droite radicale. Ces théories circulent le long d’une chaîne d’acteurs identifiables. Davis (2025) documente un réseau transnational d’« entrepreneurs idéologiques » — Bob Whitaker, le blogueur norvégien « Fjordman », le mouvement identitaire — dont le discours a ensuite gagné des responsables politiques de premier plan : Viktor Orbán, Éric Zemmour, Marine Le Pen, Matteo Salvini, Nigel Farage, ou encore l’animateur Tucker Carlson, qui aurait relayé des variantes du « grand remplacement » dans plus de 400 segments télévisés, jusqu’à Stephen Miller, conseiller de la Maison-Blanche sous Trump.
C’est cette normalisation progressive, depuis les forums d’extrême droite jusqu’aux plateaux de télévision, qui explique pourquoi la désinformation sur l’immigration n’est pas un phénomène marginal, mais est structurellement associée à la droite radicale et à ses relais.
Selon Erkman (2022), un processus de diffusion progressive contribue à intégrer des thématiques autrefois marginales au sein du débat public. D’abord, des militants d’extrême droite explicitement antisémites nomment le complot (Soros, les banquiers juifs). Ensuite, des partis populistes de droite institutionnalisés traduisent le même argument en images et en émotions, sans référence ouvertement raciste, pour obtenir des millions de vues. Enfin, des figures conservatrices « respectables » — universitaires, chroniqueurs de think-tanks — théorisent ou légitiment ce même cadre conspirationniste, élargissant encore l’audience. C’est cette normalisation progressive, depuis les forums d’extrême droite jusqu’aux plateaux de télévision, qui explique pourquoi la désinformation sur l’immigration n’est pas un phénomène marginal, mais est structurellement associée à la droite radicale et à ses relais.
Quand les médias traditionnels amplifient la provocation
La propagation des discours populistes de droite ne repose pas uniquement sur leurs propres canaux : le traitement médiatique joue un rôle actif dans leur diffusion. Maurer et al. (2023) montrent d’abord que plus l’auteur d’une « provocation délibérée » est connu, plus la couverture médiatique est massive. C’est particulièrement vrai pour les attaques verbales xénophobes et les violations de normes. Les déclarations des leaders de l’AfD sont ainsi cinq fois plus susceptibles d’être reprises que celles de membres moins connus du parti. La cible de l’attaque est également déterminante : les provocations de l’AfD visant les migrants génèrent deux fois plus de couverture médiatique que celles visant les élites politiques. Plus important encore, la couverture médiatique tend à privilégier les angles à forte charge émotionnelle. Les données indiquent que les déclarations ciblant les migrants font l’objet d’un traitement journalistique accru sous l’angle de la polémique. L’analyse des données de Google Trends confirme l’efficacité de cette mécanique : les pics médiatiques générés par ces provocations sont directement corrélés à une hausse de l’attention du public pour le parti.
Qui partage : un phénomène concentré et politiquement marqué
Contrairement à une idée répandue, le partage de fausses informations reste un phénomène hautement concentré. Sur Twitter, seulement 0,1 % des utilisateurs — souvent des comptes partiellement automatisés — sont responsables de près de 80 % des partages de liens provenant de sources de désinformation. Par ailleurs, le partage de fake news est fortement corrélé à l’orientation politique : alors que moins de 5 % des utilisateurs de gauche ou du centre ont partagé une fausse information au cours de la campagne, cette proportion atteint 11 % à droite et 21 % à l’extrême droite (Grinberg et al., 2019).
Sur Twitter, seulement 0,1 % des utilisateurs — souvent des comptes partiellement automatisés — sont responsables de près de 80 % des partages de liens provenant de sources de désinformation.
Sur les réseaux sociaux, les comptes automatisés jouent un rôle stratégique dans l’amplification de la désinformation. L’analyse de 674 603 tweets sur l’immigration avant les élections américaines de 2018 révèle que les dix comptes de bots les plus influents présentaient exclusivement un point de vue anti-immigration et déployaient des tactiques coordonnées : « astroturfing » par retweets mutuels, langage de harcèlement dans plus de la moitié de leurs messages, et diffusion de campagnes virales atteignant plus de 9 000 retweets. La première stratégie (astroturfing) est une technique de communication trompeuse visant à fabriquer artificiellement l’apparence d’une mobilisation citoyenne ou populaire spontanée, dans le but d’orienter l’opinion publique (Nonnecke et al., 2022).
Sur les réseaux sociaux, les comptes automatisés jouent un rôle clé : ils pratiquent l’astroturfing par retweets croisés et diffusent des discours de harcèlement. L’astroturfing est une technique de communication trompeuse qui simule artificiellement une mobilisation citoyenne spontanée.
Une étude transnationale portant sur 32 millions de tweets de parlementaires dans 26 pays établit également que le populisme de droite radicale est le déterminant le plus puissant de la propension à diffuser de la désinformation (Törnberg et Chueri, 2026). Ce discours devient aussi une arme rhétorique retournée contre l’adversaire : l’analyse de 56 000 posts de politiciens montre que les populistes de droite sont trois fois plus susceptibles d’accuser leurs opposants de désinformation. Cette tactique d’inversion accusatoire sert à discréditer les sources établies — médias traditionnels, scientifiques, institutions politiques — et à construire une « réalité alternative ». Son usage s’intensifie durant les périodes électorales, confirmant sa fonction d’arme politique stratégique (Hameleers & Minihold, 2022). Enfin, l’étude de Pierri et al. (2020) sur la Twittosphère italienne confirme cette même logique de concentration : un petit nombre de sites web comme voxnews.info génère plus de 50 % des tweets de désinformation, diffusés par environ 20 % des utilisateurs responsables de plus de 90 % du volume total, avec une focalisation thématique constante sur l’immigration, la sécurité et la criminalité, activement soutenue par des acteurs politiques d’extrême droite.
Les populistes de droite sont trois fois plus susceptibles d’accuser leurs opposants de désinformation. Cette tactique d’inversion accusatoire sert à discréditer les sources établies — médias traditionnels, scientifiques, institutions politiques — et à construire une « réalité alternative »
Qui produit : deux logiques, un même marché
L’analyse des producteurs de fausses informations révèle deux catégories principales d’acteurs, motivés par des intérêts distincts. Allcott et Gentzkow (2017), dans leur étude sur les fausses nouvelles de l’élection américaine de 2016, distinguent d’un côté des acteurs mus par l’appât du gain : plus de cent sites de fausses nouvelles étaient tenus par des adolescents de la ville macédonienne de Veles, qui produisaient indifféremment du contenu pro-Trump et pro-Clinton pour engranger des revenus publicitaires. De l’autre, des producteurs idéologiquement engagés, comme le jeune Roumain derrière le site endingthefed.com — responsable à lui seul de quatre des dix articles les plus partagés sur Facebook — qui revendiquait avoir créé son site pour soutenir la candidature de Donald Trump. Sur la base d’une liste de 156 articles vérifiés comme faux dans les trois mois précédant l’élection, les auteurs montrent une asymétrie nette : 115 articles pro-Trump partagés 30 millions de fois, contre 41 articles pro-Clinton partagés 7,6 millions de fois.
Une désinformation aux conséquences meurtrières
La diffusion de ces discours s’articule également avec des dynamiques de passage à l’acte meurtrier. Mark Davis (2025) retrace ainsi la filiation idéologique de plusieurs attentats dont les auteurs se sont réclamés de ces théories : aux États-Unis, la synagogue de Pittsburgh (2018, 11 morts), le supermarché d’El Paso (2019, 23 morts) et Buffalo (2022, 10 morts) ; en Norvège, l’île d’Utøya (2011, 77 morts) ; en Nouvelle-Zélande, les mosquées de Christchurch (2019, 51 morts). Dans chaque cas, les manifestes rédigés par les auteurs confirment une adhésion explicite à ces conspirations. Chaque assassin cite et célèbre le précédent, formant une séquence macabre d’auto-radicalisation en ligne où les manifestes des tueurs deviennent, selon les scientifiques, de nouveaux outils de propagande.
Chaque assassin cite et célèbre le précédent, formant une séquence macabre d’auto-radicalisation en ligne où les manifestes des tueurs deviennent, selon les scientifiques, de nouveaux outils de propagande.
Références
Allcott, Hunt, et Matthew Gentzkow. 2017. “Social Media and Fake News in the 2016 Election.” Journal of Economic Perspectives 31 (2): 211–236. https://doi.org/10.1257/jep.31.2.211
Davis, Mark. 2025. “Violence as Method: The ‘White Replacement’, ‘White Genocide’, and ‘Eurabia’ Conspiracy Theories and the Biopolitics of Networked Violence.” Ethnic and Racial Studies 48 (3): 426–446. https://doi.org/10.1080/01419870.2024.2304640
Ekman, Mattias. 2022. “The Great Replacement: Strategic Mainstreaming of Far-Right Conspiracy Claims.” Convergence: The International Journal of Research into New Media Technologies 28 (4): 1127–1143. https://doi.org/10.1177/13548565221091983
Grinberg, Nir, Kenneth Joseph, Lisa Friedland, Briony Swire-Thompson, et David Lazer. 2019. “Fake News on Twitter During the 2016 U.S. Presidential Election.” Science 363 (6425): 374–378. https://doi.org/10.1126/science.aau2706
Hameleers, Michael, et Sophie Minihold. 2022. “Constructing Discourses on (Un)truthfulness: Attributions of Reality, Misinformation, and Disinformation by Politicians in a Comparative Social Media Setting.” Communication Research 49 (8): 1176–1199. https://doi.org/10.1177/0093650220982762
Maurer, Marcus, Pablo Jost, Marlene Schaaf, Michael Sülflow, et Simon Kruschinski. 2023. “How Right-Wing Populists Instrumentalize News Media: Deliberate Provocations, Scandalizing Media Coverage, and Public Awareness for the Alternative for Germany (AfD).” International Journal of Press/Politics 28 (4): 747–769. https://doi.org/10.1177/19401612211072692
Nonnecke, Brandie, Gisela Perez de Acha, Annette Choi, Camille Crittenden, Fernando Ignacio Gutiérrez Cortés, Alejandro Martin Del Campo et Oscar Mario Miranda-Villanueva. 2022. “Harass, Mislead, & Polarize: An Analysis of Twitter Political Bots’ Tactics in Targeting the Immigration Debate Before the 2018 U.S. Midterm Election.” Journal of Information Technology & Politics 19 (4): 423–434. https://doi.org/10.1080/19331681.2021.2004287
Pierri, Francesco, Alessandro Artoni, et Stefano Ceri. 2020. “Investigating Italian Disinformation Spreading on Twitter in the Context of 2019 European Elections.” PLOS ONE 15 (1): e0227821. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0227821
Törnberg, Petter, et Juliana Chueri. 2026. “When Do Parties Lie? Misinformation and Radical-Right Populism Across 26 Countries.” International Journal of Press/Politics 31 (2): 367–386. https://doi.org/10.1177/19401612241311886


