L’immigration est probablement l’un des sujets sur lesquels nous avons aujourd’hui le plus besoin de revenir aux faits. Mais comment expliquer que les données disponibles peinent à trouver leur place dans le débat public ? Et pourquoi la perception de l’immigration est-elle parfois si éloignée de sa réalité ?
Le 1er octobre, à l’Institut du monde arabe, Nonna Mayer, François Héran et Hakim El Karoui ont croisé leurs regards sur ces questions, à l’occasion d’une rencontre animée par Mélodie Beaujeu, de Désinfox-Migrations. Trois éclairages pour dépasser les idées reçues et mieux comprendre les ressorts de l’opinion.
« Submersion migratoire » ou augmentation relative : que disent les chiffres ?
François Héran rappelle notamment que la part des immigrés dans la population française est passée de 7,3 % en 1999 à 11,6 % en 2025. Si l’on considère plus largement toutes les personnes nées à l’étranger, y compris celles qui étaient françaises à la naissance, cette proportion atteint 14 % en 2025. On assiste à une hausse réelle entre 2000 et 2025, mais continue, et non exponentielle (voir notre vidéo sur les chiffres de l’Insee). La France reste par ailleurs moins concernée par l’immigration que plusieurs autres pays européens, du sud et du nord en particulier.
Autre point souvent oublié : les évolutions ne sont pas uniformes. Les migrations étudiantes progressent, tandis que les migrations familiales sont restées relativement stables — contrairement à ce qui est mis en avant par bon nombre de médias et de responsables politiques.
Hakim El Karoui souligne, quant à lui, le rôle essentiel de l’immigration dans le fonctionnement de l’économie, aujourd’hui comme demain. À ses yeux, les besoins de main-d’œuvre caractérisés par des tensions fortes dans certains secteurs ainsi que les baisses démographiques font et feront de l’immigration une nécessité (voir notre vidéo sur le ralentissement démographique). Cet enjeu invite à repenser les politiques de formation — en France comme dans les pays d’origine — ainsi que les politiques d’intégration, aujourd’hui largement absentes du débat public.
L’opinion publique est-elle aussi hostile qu’on le dit ?
C’est l’un des paradoxes mis en lumière par Nonna Mayer : alors que le discours politique place l’immigration au cœur de ses préoccupations, les enquêtes de la CNCDH font apparaître, depuis les années 1990, une progression de la tolérance envers les différentes composantes de la société française, notamment les musulmans. La proportion de personnes estimant qu’il y a « trop d’immigrés » n’a pas augmenté sur les dix dernières années, après avoir atteint un point haut lors de la crise européenne des réfugiés en 2014-2015.
François Héran invite également à regarder de près la formulation des questions. Comme l’ont montré plusieurs sondages et études menées en France et en Europe, une opposition générale à l’immigration ne signifie pas nécessairement un rejet de toutes les formes de migration : les réponses changent lorsqu’on évoque des situations concrètes, comme la fuite devant les conflits ou les besoins de recrutement dans certains secteurs.
Ces écarts nous rappellent qu’il n’existe pas une opinion publique homogène, contrairement à ce que laissent parfois entendre les discours politiques, mais bien des échelles de perception.
Pourquoi les faits ne suffisent-ils pas toujours à faire évoluer les regards ?
C’est peut-être l’un des enseignements les plus importants de cette rencontre. Les perceptions sont aussi façonnées par les émotions, les récits médiatiques, les clivages politiques et les expériences du quotidien. Un phénomène rendu particulièrement visible par les médias, comme l’immigration irrégulière, peut ainsi occuper une place disproportionnée dans les représentations. De même, l’inégale répartition territoriale des personnes immigrées biaise fortement les perceptions sur l’importance de l’immigration en France.
Pour Nonna Mayer, il ne suffit donc pas d’asséner des chiffres. Il faut aussi raconter des histoires concrètes, rendre visibles les liens qui se nouent dans la société et créer des occasions de rencontre. Les associations ont ici un rôle essentiel.
Revenir aux faits indispensable. Comprendre comment ils sont reçus, interprétés ou écartés l’est tout autant. C’est à cette double exigence que doit répondre un débat démocratique mieux informé sur les migrations.
Pour aller plus loin : retrouvez l’intégralité de la rencontre « Immigration : regarder les faits et penser demain », organisée à l’Institut du monde arabe, avec François Héran, Hakim El Karoui et Nonna Mayer.
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