Marie Moncada, politiste (postdoctorante à Audencia)
Perin Emel Yavuz, historienne de l’art (secrétaire générale de Désinfox-Migrations)
Face à la diffusion en ligne de récits trompeurs ciblant les populations étrangères, la recherche cherche à savoir ce qui fonctionne réellement pour rectifier une fausse information. Qu’il s’agisse de vérification chiffrée, de vidéos, d’éducation aux médias ou de rencontres sur le terrain, les résultats montrent que rectifier une information est efficace, mais que son impact dépend du format, de la répétition et de la manière de s’adresser au public.
La manipulation simple d’images : un format privilégié par la désinformation
Contrairement aux idées reçues sur la sophistication technologique, la désinformation sur l’immigration repose majoritairement sur des formats visuels simples. Dans une étude consacrée aux fausses informations à caractère xénophobe, les chercheurs José Gamir-Rios et ses collègues (2021) ont analysé un échantillon de contenus trompeurs circulant en ligne. Leurs travaux indiquent que 47 % repose sur des images statiques et 31 % sur des vidéos, associées dans 81 % des cas à un texte superposé. Seules 13,5 % des images utilisées sont retouchées. Le principal mécanisme de falsification consiste ainsi à détourner un contenu réel de son contexte à l’aide d’une légende trompeuse. Les thèmes les plus fréquents associent l’immigration à l’obtention d’aides sociales indues (35 %) ou à la criminalité (21 %), avec une absence de sources dans la moitié des cas.
Une décontextualisation est donc tout aussi efficace — voire davantage — qu’une fabrication technologique complexe.
Cette prédominance des contenus simples se confirme lorsque l’on compare la crédibilité perçue des images. Dans des travaux conduits par le chercheur Michael Hameleers (2024) sur les effets de la manipulation visuelle en politique, des participants ont été confrontés à un discours anti-immigration factice attribué à un responsable politique conservateur. Les résultats montrent que les « cheapfakes » (vidéos authentiques réagencées par un montage rudimentaire) sont jugés à peine plus crédibles que les « deepfakes » générés par intelligence artificielle et les simples textes. Une décontextualisation est donc tout aussi efficace — voire davantage — qu’une fabrication technologique complexe. Lorsque les répondants mettent en doute un contenu, c’est principalement en raison du caractère inhabituellement radical des propos tenus par le ou la politicienne.
Rétablir les faits : une méthode efficace mais non infaillible
Le poids des mots et des sujets abordés
L’exposition à des données vérifiées sur la fiscalité, l’emploi ou la criminalité liés à l’immigration permet d’améliorer la précision des connaissances et d’augmenter le soutien à l’accueil des personnes immigrées. Dans une étude consacrée aux effets des données factuelles sur les attitudes envers l’immigration, la sociologue Maria Abascal et ses collègues (2021) soulignent que cet effet s’observe à condition de présenter les chiffres de manière neutre, sans recourir à des formulations de type « démystification » (debunking) pouvant réactiver l’idée fausse qu’elle cherche à corriger.
Les préoccupations d’ordre culturel semblent ainsi être plus étanches à la vérification que les enjeux économiques ou sécuritaires.
Toutefois, deux limites tempèrent ce constat. Premièrement, si la correction des faits reste ancrée dans les esprits une semaine plus tard, le soutien politique à une immigration accrue, lui, s’estompe rapidement. Modifier une croyance factuelle est ainsi plus durable que faire évoluer une préférence politique. Deuxièmement, lorsque la vérification porte sur l’apprentissage de la langue plutôt que sur des données économiques ou sécuritaires, aucun effet correctif ne s’observe — ni sur les faits, ni sur la position politique. Les préoccupations d’ordre culturel semblent ainsi être plus étanches à la vérification que les enjeux économiques ou sécuritaires (Abascal et al. 2021).
La nécessité de la répétition
Pour qu’une donnée vérifiée s’inscrive durablement dans les esprits, la répétition est un élément décisif. Dans le cadre d’une étude menée aux États-Unis sur les croyances relatives à l’immigration, le politologue Dustin Carnahan et son équipe (2021) montrent qu’un seul démenti améliore immédiatement la connaissance des faits, mais son souvenir s’efface en quelques semaines. Lorsque les personnes reçoivent deux rappels successifs, les faits restent bien assimilés un mois plus tard. Cet effet de la répétition s’observe chez l’ensemble des lecteurs, indépendamment de leur couleur politique ou de leur sensibilité envers les personnes immigrées. Ainsi, contrairement à une idée reçue, les individus n’oublient pas plus vite une information exacte simplement parce qu’elle dérange leurs opinions.
Pour qu’une donnée vérifiée s’inscrive durablement dans les esprits, la répétition est un élément décisif.
Même face à une fausse information très implantée, un message de vérification peut réduire l’adhésion de 25 %. Toutefois, comme le soulignent Dustin Carnahan et Daniel E. Bergan (2022), sans répétition régulière, l’effet s’estompe également. Ces chercheurs montrent ainsi que certaines croyances liées à l’immigration font partie d’une vision du monde plus globale et sont difficiles à modifier sur le long terme.
L’impact déterminant des formats de démenti
La force du format vidéo
Le choix du support joue un rôle déterminant dans la réception du démenti. Les chercheuses en communication Viorela Dan et Renee Coleman (2025) montrent que face à des croyances ancrées — comme l’idée que les sauvetages en mer créeraient un « appel d’air » incitant les personnes à rejoindre l’Europe —, les rectificatifs diffusés en vidéo sont sensiblement plus efficaces que les simple textes, y compris auprès des publics initialement convaincus par une fausse information.
Pour maximiser cet effet, les autrices recommandent de limiter les changements de plan, d’aligner l’image sur le discours, d’afficher les chiffres clés à l’écran et de mentionner explicitement les sources scientifiques.
Cette supériorité de la vidéo s’explique par sa facilité d’assimilation : elle exige moins d’effort mental, ce qui amène l’esprit à juger le contenu plus exact et à moins activer ses réflexes de défense idéologique. Pour maximiser cet effet, les autrices recommandent de limiter les changements de plan, d’aligner l’image sur le discours, d’afficher les chiffres clés à l’écran et de mentionner explicitement les sources scientifiques.
Associer les chiffres à l’humain
Au-delà du format, la manière de combiner les données chiffrées et le récit influe directement sur l’empathie et la perception des populations étrangères. Dans des travaux d’analyse menés en psychologie sociale, la chercheuse Samantha Moore-Berg et son équipe (2022) observent qu’aux États-Unis, la perception de la criminalité liée aux personnes migrantes est largement surestimée au sein de la population, sans distinction d’orientation politique. Le public estime ainsi à 15 % la proportion de membres de gangs parmi les arrivants à la frontière sud, contre moins de 1 % dans les faits. De même, la part des enfants migrants prétendument instrumentalisés par des adultes sans lien de parenté atteint 30 %, contre moins de 0,1 % en réalité.
Pour faire évoluer ces représentations, la seule diffusion de statistiques ne suffit pas toujours. C’est au contraire l’association d’une correction chiffrée et d’un récit individuel incarné (…) qui permet à la fois de rectifier les faits, d’augmenter l’empathie et de réduire le soutien aux politiques migratoires restrictives.
Pour faire évoluer ces représentations, la seule diffusion de statistiques ne suffit pas toujours. C’est au contraire l’association d’une correction chiffrée et d’un récit individuel incarné (comme une séquence vidéo montrant les retrouvailles d’une mère et de son enfant après une séparation à la frontière) qui permet à la fois de rectifier les faits, d’augmenter l’empathie et de réduire le soutien aux politiques migratoires restrictives. Pour les auteurs de cette étude, l’histoire d’un individu ne suffit pas à changer le regard : encore faut-il que ce récit soit jugé représentatif et qu’il suscite une véritable considération morale, comme dans le cas d’une mère séparée de son enfant. Lorsqu’elle est appuyée par des données chiffrées, cette émotion traverse d’ailleurs tous les clivages politiques, touchant aussi bien les sympathisants des Républicains que ceux des Démocrates (Moore-Berg et al. 2022).
Combiner éducation et vérification
Comme le montre une étude comparative menée par Michael Hameleers (2022), chercheur en communication politique, aux États-Unis et aux Pays-Bas, un contenu trompeur sur l’immigration habillé de fausses preuves factuelles (faux experts, fausses statistiques) est jugé plus crédible qu’un simple témoignage, en particulier chez les personnes déjà hostiles à l’immigration.
Pour désamorcer cette désinformation, seule l’association de deux démarches donne de vrais résultats. Utilisée seule, l’éducation aux médias diffusée en amont réduit la perception d’exactitude du faux contenu, mais ne suffit pas à faire évoluer l’adhésion à ses conclusions. Le fact-check diffusé après coup agit sur les deux fronts, mais modérément. Leur combinaison, elle, réduit nettement l’adhésion aux idées fausses : l’éducation aux médias prépare le terrain cognitif pour que la correction produise son plein effet.
Cette efficacité est toutefois à double tranchant : un prétendu « vérificateur » qui validerait à tort une fausse information la rendrait plus crédible qu’avant — signe que tout dépend de l’indépendance perçue de la source qui vérifie.
Le rôle de la réflexion individuelle
Enfin, les dispositions individuelles jouent un rôle déterminant dans la résistance aux théories du complot. Dans une étude en psychologie politique, Alexander Jedinger et ses collègues (2023) mettent en évidence le rôle clé du mode de raisonnement face à des idéologies comme la thèse du « grand remplacement ». Les résultats montrent qu’un style de pensée analytique est directement associé à une adhésion moindre à ces récits mystificateurs. Plus une personne prend le temps d’analyser une affirmation plutôt que de se fier à son premier ressenti, moins elle y adhère. Pour les chercheurs, ce constat suggère qu’un entraînement à la réflexion critique constitue un levier efficace pour désamorcer les manipulations idéologiques.
L’importance des contacts de qualité (vrais ou imaginés) avec des personnes immigrées
Par-delà la correction des faits, les relations humaines jouent aussi un rôle direct dans l’apaisement des tensions intergroupes. Dans des travaux de psychologie sociale, Daniel Jolley et son équipe (2023) révèlent que l’expérience d’une interaction positive avec une personne issue de l’immigration ou appartenant à une minorité ethnique — qu’elle soit réelle ou même simplement imaginée durant une minute — suffit à réduire l’adhésion aux récits conspirationnistes ciblant ces groupes. Attention cependant : seule la qualité de la rencontre importe. Un échange perçu comme agréable, naturel et coopératif diminue la méfiance, tandis que des contacts nombreux qui seraient jugés superficiels ou forcés n’ont aucun effet — voire même, peuvent produire l’effet inverse. Pour les chercheurs, ce levier repose sur un mécanisme affectif : la sensation positive générée par un contact humain fait barrage au réflexe de suspicion, offrant ainsi une voie complémentaire et plus spontanée à la simple vérification factuelle.
L’exigence de réponses structurelles
Si les démarches individuelles apportent des réponses, elles ne sauraient porter seules le poids de la régulation. Le psychologue Lewandowsky et ses collègues (2017) plaident pour des solutions structurelles et technologiques. Sur le plan structurel, ils préconisent la création d’une charte de la désinformation, des systèmes de notation reconnus à l’échelle internationale, le développement de programmes visant à entraîner le public à repérer les pièges rhétoriques avant d’y être confrontés, et une transparence des conflits d’intérêts, notamment dans les médias. Sur le plan technologique, ils recommandent l’intégration d’outils algorithmiques de vérification des faits et le déploiement d’alertes automatiques sur les réseaux sociaux lors du partage de contenus douteux. Ils invitent également à concevoir une modération renforcée des espaces de commentaires, ainsi qu’une révision de l’architecture des plateformes pour élargir progressivement les bulles de filtres, sans pour autant susciter de réflexe de rejet chez les utilisateurs. Les auteurs insistent sur une condition impérative : ces dispositifs doivent conserver une stricte neutralité politique. L’objectif n’est évidemment pas de faire évoluer les convictions idéologiques des citoyens, mais d’éviter que ces convictions ne les rendent vulnérables à la désinformation.
Les militants qui signalent ces relations deviennent eux-mêmes la cible de campagnes de harcèlement, ce qui alimente en retour une rhétorique de victimisation chez leurs opposants.
Déléguer cette vigilance aux seuls citoyens présente en effet d’importantes limites. Niki Hatakka (2020), chercheur en communication politique, a ainsi étudié les initiatives citoyennes de veille en ligne. Si ces actions parviennent à rendre public les réseaux cherchant à promouvoir ces idées radicales et fausses, elles se heurtent cependant à des mécanismes de rétorsion : les militants qui signalent ces idées fausses deviennent eux-mêmes la cible de campagnes de harcèlement, ce qui alimente en retour une rhétorique de victimisation chez leurs opposants. Pour le chercheur, la responsabilité individuelle est donc une réponse incomplète face aux dynamiques de mobilisation sur les réseaux.
Références
Abascal, Maria, Tiffany J. Huang, and Van C. Tran. 2021. “Intervening in Anti-Immigrant Sentiments: The Causal Effects of Factual Information on Attitudes toward Immigration.” Annals of the American Academy of Political and Social Science 697 (1): 174–191. https://doi.org/10.1177/00027162211053987
Carnahan, Dustin, and Daniel E. Bergan. 2022. “Correcting the Misinformed: The Effectiveness of Fact-checking Messages in Changing False Beliefs.” Political Communication 39 (2): 166–183. https://doi.org/10.1080/10584609.2021.1963358
Carnahan, Dustin, Daniel E. Bergan, and Sangwon Lee. 2021. “Do Corrective Effects Last? Results from a Longitudinal Experiment on Beliefs Toward Immigration in the U.S.” Political Behavior 43 (3): 1227–1246. https://doi.org/10.1007/s11109-020-09591-9
Dan, Viorela, and Renee Coleman. 2025. “‘I’ll Change My Beliefs When I See It’: Video Fact Checks Outperform Text Fact Checks in Correcting Misperceptions Among Those Holding False or Uncertain Pre-Existing Beliefs.” Communication Research 52 (6): 778–802. https://doi.org/10.1177/00936502241287870
Gamir-Rios, José, Raquel Tarullo, and Miguel Ibáñez-Cuquerella. 2021. “Multimodal Disinformation about Otherness on the Internet. The Spread of Racist, Xenophobic and Islamophobic Fake News in 2020.” Anàlisi 64: 49–64. https://doi.org/10.5565/rev/analisi.3398
Hameleers, Michael. 2022. “Separating Truth from Lies: Comparing the Effects of News Media Literacy Interventions and Fact-Checkers in Response to Political Misinformation in the US and Netherlands.” Information, Communication & Society 25 (1): 110–126. https://doi.org/10.1080/1369118X.2020.1764603
Hameleers, Michael. 2024. “Cheap Versus Deep Manipulation: The Effects of Cheapfakes Versus Deepfakes in a Political Setting.” International Journal of Public Opinion Research 36 (1): edae004. https://doi.org/10.1093/ijpor/edae004
Hatakka, Niko. 2020. “Expose, Debunk, Ridicule, Resist! Networked Civic Monitoring of Populist Radical Right Online Action in Finland.” Information, Communication & Society 23 (9): 1311–1326. https://doi.org/10.1080/1369118X.2019.1566392
Jedinger, Alexander, Lena Masch, and Axel M. Burger. 2023. “Cognitive Reflection and Endorsement of the ‘Great Replacement’ Conspiracy Theory.” Social Psychological Bulletin 18: e10825. https://doi.org/10.32872/spb.10825
Jolley, Daniel, Charles R. Seger, and Rose Meleady. 2023. “More than a Prejudice Reduction Effect: Positive Intergroup Contact Reduces Conspiracy Theory Beliefs.” European Journal of Social Psychology 53 (6): 1262–1273. https://doi.org/10.1002/ejsp.2973
Lewandowsky, Stephan, Ullrich Ecker, and John Cook. 2017. “Beyond Misinformation: Understanding and Coping with the “Post-Truth” Era.” Journal of Applied Research in Memory and Cognition 6 (4): 353–369. https://doi.org/10.1016/j.jarmac.2017.07.008
Moore-Berg, Samantha L., Boaz Hameiri, and Emile G. Bruneau. 2022. “Empathy, Dehumanization, and Misperceptions: A Media Intervention Humanizes Migrants and Increases Empathy for Their Plight but Only if Misinformation About Migrants Is Also Corrected.” Social Psychological and Personality Science 13 (2): 645–655. https://doi.org/10.1177/19485506211012793


