Les « Africains illégaux » envahissent-ils l’Afrique du Nord ?

Shreya Parikh, politiste, Sciences Po Paris

Le 21 février 2023, le président tunisien Kais Saied a tenu une déclaration à l’encontre des « hordes » de migrants subsahariens, les qualifiant tous d’illégaux, de criminels et de menace démographique pour l’identité arabo-musulmane de la Tunisie. Depuis cette déclaration, la Tunisie a connu une intensification des violences visant ces migrants. Par ailleurs, l’idée selon laquelle « des Africains illégaux nous envahissent » — qui est au cœur de la déclaration de Saied — s’est diffusée à travers l’Afrique du Nord. Au Maroc, ce discours sur l’« invasion » a justifié les violences policières : les migrants « africains » sont régulièrement pourchassés, attaqués par des chiens policiers ou abandonnés dans les zones désertiques entre le Sahara occidental et le reste du pays. En 2024, l’Algérie, a expulsé 31 404 migrants « illégaux », contre 26 031 en 2023. Ces derniers sont généralement orientés vers les frontières désertiques avec le Niger. L’Égypte pratique des arrestations arbitraires de migrants soudanais ayant fui les conflits qui frappent leur pays depuis 2023.

La plupart des migrant·es « africain·es »1 arrivant au Maghreb proviennent de pays d’Afrique occidentale, notamment de Côte d’Ivoire, de Guinée et du Sénégal. En Égypte, une proportion importante provient d’Afrique orientale, notamment du Soudan, Soudan du Sud et d’Érythrée. Beaucoup d’entre eux fuient la pauvreté ou une crise politique, d’autres espèrent étudier et trouver un emploi. 

À mesure que les crises politiques et économiques s’aggravent en Afrique subsaharienne et que l’Union européenne intensifie l’externalisation de ses frontières vers les rives sud de la Méditerranée, nombre de ces migrant·es se retrouvent durablement « bloqué·es » dans les pays du Sud méditerranéen. Leur hypervisibilité dans ces pays d’Afrique du Nord a soulevé les questions suivantes : toutes les personnes migrantes « illégales » en Afrique du Nord sont-elles donc « africaines » ? Et sont-elles vraiment en train d’« envahir » l’Afrique du Nord ? 

Cette menace de « colonisation » et d’« invasion » mêle fréquemment les termes « Africains », « illégaux » et « migrants », s’appuyant sur des idéologies anti-Noirs et la théorie du « grand remplacement ». En conséquence, l’image que les termes « illégal » et « migrant » évoquent souvent chez des Nord-Africain·es est celle « des Africains » — de jeunes hommes noirs originaires de pays d’Afrique subsaharienne cherchant à « prendre le bateau » clandestinement pour rejoindre l’Europe.2 Cette synonymisation des termes « Africains », « illégaux » et « migrants » repose sur plusieurs suppositions erronées.

Les Nord-Africain·es ne sont pas « africain·es »

Bien que géographiquement situées sur le continent africain, les sociétés nord-africaines, du Maroc jusqu’à l’Égypte, ont construit une représentation d’elles-mêmes comme distinctes du reste de l’Afrique, associant l’africanité à l’être noir, à la migration et à la criminalité. Cela implique que les citoyens nord-africains noirs, en raison de leur couleur de peau ou de leurs caractéristiques phénotypiques, sont souvent pris pour des personnes migrantes « africaines ». Par exemple, depuis 2023, de nombreux Tunisiens noirs ont ainsi été harcelés par des personnes ordinaires, supposés à tort être des « Africains illégaux ». 

Cette idée d’une Afrique noire éloignée de l’Afrique du Nord est héritée du découpage colonial du continent entre « Afrique blanche » au nord du Sahara et « Afrique noire » au sud du Sahara, la seconde étant présentée comme l’Afrique « authentique » (voir Image 1). Ces idées ont perduré à travers les manuels d’histoire hérités de la période coloniale et maintenus après l’indépendance. À titre d’exemple, un manuel d’histoire tunisien publié après l’indépendance, en 1967, définit l’« Afrique blanche » comme « l’Afrique de peuplement arabe dont les différentes régions : Maghreb, Libye, Égypte, Sahara » et qui est « la partie de l’Afrique la plus proche de l’Europe. »

Image 1 : Une représentation populaire de la division du continent en « Afrique noire » et « Afrique blanche ». Source : https://www.assistancescolaire.com/eleve/elementaire/ressources/base-documentaire-en-geographie/africa_regions

Tous les « Africains » en Afrique du Nord sont « illégaux »

Certains pays d’Afrique du Nord ont signé des accords de mobilité permettant une entrée sans visa pour de nombreux·ses ressortissant·es d’Afrique subsaharienne. Par exemple, la Tunisie et le Maroc autorisent l’entrée sans visa aux citoyen·nes de 18 pays et de 9 pays subsahariens respectivement, dont la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Mali et le Sénégal qui sont des pays clés pour les migrations vers l’Afrique du Nord.3 Les citoyen·nes de ces pays subsahariens entrent légalement lorsqu’ils et elles arrivent par les aéroports ou les postes-frontières officiels. Cela signifie que les ressortissant·es ivoirien·nes et français·es entrant au Maroc ou en Tunisie sont soumis·es à la même politique d’entrée. Les Subsahariens qui bénéficient de cette mobilité privilégiée deviennent « illégaux » qu’en cas de non-renouvellement des visas ou de l’absence de titre de séjour. 

Les sociétés nord-africaines, du Maroc jusqu’à l’Égypte, ont construit une représentation d’elles-mêmes comme distinctes du reste de l’Afrique, associant l’africanité à l’être noir, à la migration et à la criminalité.

Aujourd’hui, la majorité des personnes migrantes noires en Afrique du Nord sont effectivement sans-papiers. Par exemple, le Maroc accueille entre 70 000 et 200 000 migrant·es subsaharien·nes, dont la majorité sont sans-papiers malgré les campagnes de régularisation massive menées par l’État en 2014 et 2017.4 En Libye, entre 70 et 80 % des étranger·es résidant dans le pays sont sans-papiers, ce qui montre bien que ce problème ne concerne pas uniquement les personnes migrantes subsahariennes. 

Dans tous les pays d’Afrique du Nord, comme la Libye et le Maroc, l’illégalité est produite par l’État, qui rend les démarches administratives difficiles, voire impossibles, notamment pour l’obtention du renouvellement d’un visa ou d’un permis de séjour. Par exemple, en Tunisie, j’ai déposé trois demandes de carte de séjour entre 2020 et 2022 en tant que citoyenne indienne. Pourtant, même après avoir fourni tous les documents requis, je n’ai reçu ma carte de séjour qu’une seule fois (un mois avant son expiration) après l’intervention d’un avocat. De nombreux·es étudiant·es et exilé·es subsaharien·nes que j’ai interviewé·es en Tunisie ont déclaré avoir été « rendus illégaux·les » par l’État malgré leurs efforts pour conserver un statut régulier.

Les migrants en Afrique du Nord sont tous « Africains »

Selon la définition du Département des Affaires économiques et sociales des Nations unies, est considéré comme migrant·e toute personne résidant en dehors de son pays d’origine pendant au moins douze mois. Cela signifie que tous les « expatrié·es » européen·nes, les réfugié·es syrien·nes ou irakien·nes, les exilé·es du Bangladesh ou les commerçant·es chinois·e qui séjournent dans un pays d’Afrique du Nord pendant plus d’un an deviennent des migrant·es. Par exemple, selon l’Institut national de la statistique en Tunisie, sur environ 59 000 étranger·es vivant en Tunisie en 2020, environ 22 000 (37 %) provenaient d’autres pays du Maghreb et environ 11 000 (18,5 %) étaient européen·nes. Les migrant·es subsaharien·nes représentaient environ 21 500 (36,5 %) de cette population étrangère.5

Pourtant, les usages courants du terme « migrant » véhiculent une connotation négative d’« illégalité » et renvoient souvent aux personnes originaires d’Afrique subsaharienne. Compte tenu de l’influence croissante de l’Union européenne sur les politiques migratoires en Afrique du Nord, les représentations médiatiques du terme « migrant » tendent à converger sur les deux rives de la Méditerranée. Plus précisément, la presse quotidienne traitant des questions migratoires recourt fréquemment à l’image de bateaux surchargés de jeunes hommes subsahariens (voir Image 2).

Image 2 : Recherche d’images sur Google pour le terme « migrants » (3 février 2026)

Tous les « illégaux » sont des « Africains »

En raison de la difficulté à obtenir un visa et une carte de séjour, comme indiqué précédemment, des migrant·es de toutes nationalités — y compris des Européen·nes et des ressortissant·es de pays arabes tels que les Syriens ou les Irakiens  — se retrouvent fréquemment en situation irrégulière. Pourtant, lorsque les migrant·es non noirs, comme les Syrien·nes en Égypte ou les Français·es en Tunisie, deviennent irrégulier·es, ils et elles ne subissent ni la stigmatisation sociale ni les violences associées à l’« illégalité ». L’« illégalité » est, en effet, implicitement perçue comme une condition propre aux populations noires. Cette différence de traitement s’explique davantage par la racialisation de l’illégalité plutôt que par le droit.

Les « Africains » sont de jeunes hommes cherchant à « prendre le bateau »

Dans les discours dominants, les « migrants » sont fréquemment dépeints comme de jeunes hommes noirs, auxquels sont attribués des pratiques de consommation de drogues, la propagation du VIH/sida et une sexualité présentée comme déviante ou excessive. Mais, sur le terrain, les migrations subsahariennes sont démographiquement diverses, avec une proportion importante de femmes. Par exemple, au Maroc, environ la moitié des personnes migrantes subsahariennes en situation régulière sont des femmes.

L’illégalité est produite par l’État, qui rend les démarches administratives difficiles, voire impossibles […] [De nombreux·ses Subsaharien·nes] ont déclaré avoir été « rendus illégaux·les » par l’État malgré leurs efforts pour conserver un statut régulier.

Les motivations migratoires sont également hétérogènes et évolutives. Par exemple, de nombreux·ses réfugié·es politiques ne souhaitent pas rester en Afrique du Nord ou « prendre le bateau » pour l’Europe : les pays d’Afrique du Nord peuvent être considérés comme étant des lieux temporaires de vie et de travail.6 En outre, les universités privées et publiques, notamment au Maroc et en Tunisie, attirent un nombre considérable d’étudiant·es subsaharien·nes : environ 7 000 étudiant·es subsaharien·nes étaient inscrit·es en Tunisie en 2023.

Les « Africains » sont en train de « coloniser » l’Afrique du Nord

En 2023, les discours populaires en Tunisie évoquaient « une invasion d’un million de migrants » subsahariens pour justifier la violence étatique et civile à leur encontre. Mais les estimations des ONG les situaient plutôt entre 30 000 et 50 000, soit moins de 0,4 % de la population totale. Les estimations relatives aux migrant·es subsaharien·nes au Maroc représentent moins de 0,5 % de la population. L’Algérie accueille environ 100 000 migrant·es subsaharien·nes, principalement originaires du Mali et du Niger. Ceux-ci et celles-ci représentent toutefois environ 0,2 % de la population totale. Dans l’ensemble, ces chiffres montrent que « l’invasion » et la « colonisation » par ces personnes migrantes sont des fictions politiques.

Pour aller plus loin

El Miri, Mustapha. 2018. Devenir « noir » sur les routes migratoires : Racialisation des migrants subsahariens et racisme global. Sociologie et Sociétés 50 (2) :101-124. https://doi.org/10.7202/1066815ar  

Parikh, Shreya. 2024. Mirages of Race: Blackness, Racialization, and the Black Movement in Tunisia. Thèse de doctorat. Sciences Po Paris et Université de Caroline du Nord à Chapel Hill. 

Parikh, Shreya. 2023. Comment la Tunisie produit des « migrants irréguliers ». Plein Droit. 4 (139) : 35-38. https://doi.org/10.3917/pld.139.0039

Pouessel, Stéphanie (dir). 2012. Noirs au Maghreb : enjeux identitaires. Éditions Karthala : Tunis et Paris.

Temlali, Yassin. 2014. Les migrations subsahariennes dans la presse quotidienne algérienne. Confluences Méditerranée 87 (4) : 149-162. https://doi.org/10.3917/come.087.0149

Notes

  1. Note de Désinfox-Migrations : l’article n’utilise pas l’écriture inclusive dans sa totalité pour mettre en avant ce racisme anti-Noirs orienté spécifiquement vers les hommes. ↩︎
  2. C’est le résultat de mes trois années de recherche qualitatif en et sur la Tunisie (2020-2023), complétées par des échanges avec des chercheurs travaillant sur d’autres pays d’Afrique du Nord. Voir Shreya Parikh. 2024. Mirages of Race : Blackness, Racialization, and the Black Movement in Tunisia. Thèse de doctorat. Sciences Po Paris et Université de Caroline du Nord à Chapel Hill. ↩︎
  3. Cette tendance n’est pas uniforme. Par exemple, un visa est requis pour entrer en Algérie et en Libye pour la plupart des pays du monde, y compris les ressortissant·es des pays subsahariens. ↩︎
  4. Étant donné que la plupart des migrants subsahariens sont sans-papiers, il n’existe pas d’estimations fiables. Les chiffres cités doivent être lus comme une indication de l’ampleur du problème. ↩︎
  5. Compte tenu de la forte prévalence du statut de sans-papiers parmi les migrants subsahariens, leur nombre ici est sous-estimé. ↩︎
  6. Noté lors de mes entretiens en Tunisie entre 2020 et 2023. ↩︎
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