Comprendre l’exil des Afghan·es vers l’Europe

Depuis plusieurs décennies, l’arrivée d’Afghan·es en Europe fait l’objet d’une forte attention politique et médiatique. Pourtant, cette attention est souvent déconnectée de la réalité : les chiffres sont souvent exagérés, les discours alarmistes, et les représentations, biaisées.
Des chercheurs et chercheuses ont étudié ces migrations de manière rigoureuse. Le projet AMORE (Les Européens afghans. L’invention d’un régime de mobilité), financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR), a rassemblé une bibliographie de plus de 200 publications scientifiques, rapports et témoignages pour mieux comprendre ce phénomène.

Contrairement aux idées reçues, la grande majorité des personnes déplacées afghanes ne viennent pas en Europe.

La majorité des personnes déplacées afghanes restent dans leur région. Depuis l’invasion soviétique de 1979, l’Iran et le Pakistan accueillent la majeure partie des réfugié·es afghan·es. Seule une fraction a tenté de rejoindre l’Europe. L’exil afghan vers l’Europe est récent, fluctuant et minoritaire (Fig. 1 et 2).

Fig. 1 : Où sont les personnes déplacées afghanes? (Données du HCR, 2024)

Iran et Pakistan

  • Accueillent la majorité des réfugié·es depuis plus de 40 ans.
  • Des destinations historiques et durables de l’exil1.

Afghanistan

  • Devient lui-même pays d’accueil d’un nombre croissant de déplacé·es internes (IDPs).
  • Reflète la persistance des crises internes.
Fig. 2 : Un exil qui s’inscrit dans la durée ! (Données : HCR, 2024)

Les arrivées augmentent à partir des années 2000, selon :

  • la situation en Afghanistan (chute ou retour des Talibans, retrait des forces étrangères) ;
  • les politiques européennes d’asile et de contrôle.

En 2021, la reprise du pouvoir par les Talibans provoque une hausse ponctuelle des demandes d’asile.
Mais l’Europe ne représente qu’une faible part de l’exil afghan global.

Quels pays européens accueillent ?

  • Allemagne et Suède : principaux pays d’accueil.
  • France : environ 1 % des exilé·es afghan·es.

➜ Des liens qui soutiennent l’exil


Les exilé·es afghan·es s’appuient sur des réseaux familiaux, communautaires et de solidarité élargie2 3 pour migrer, s’installer et garder le contact entre pays d’origine et d’accueil.

📌 Ces réseaux sont essentiels à la survie et à la reconstruction.

➜ Les jeunes4 et les femmes au cœur des parcours migratoires


Les mineur·es non accompagné·es vivent des ruptures et une transition précoce vers l’âge adulte, tout en affirmant leur autonomie malgré leur vulnérabilité5.
Les expériences genrées montrent la diversité des trajectoires et des oppressions vécues par les filles et femmes6.

📌 L’exil est aussi une expérience de socialisation et d’émancipation.

➜ Un parcours non linéaire


L’exil passe par des zones de transit (Iran, Turquie, Grèce) où les migrant·es vivent attente7, précarité et peur du refoulement.


📌 Ces « espaces d’entre-deux » façonnent profondément l’expérience migratoire.

➜ L’Europe trie les demandeurs d’asile


Sous couvert de gestion, les politiques européennes hiérarchisent les demandes d’asile.


Les Afghan·es, souvent perçu·es comme migrant·es « économiques », sont plus souvent débouté·es ou expulsé·es, malgré les risques.


📄 Exemple : l’accord Joint Way Forward8 (2016) entre l’UE et l’Afghanistan, symbole de l’externalisation de l’asile.

➜ Entre obstacles et ancrages

Difficultés d’accès au logement, à l’emploi, à l’éducation et expériences de discrimination9.

Mais aussi : création de réseaux, résistances et participation sociale10, souvent invisibilisées.


📌 L’exil se transforme en expérience d’ancrage et de transmission intergénérationnelle.

➜ L’Europe trie les demandeurs d’asile


Les retours dits volontaires11 s’opèrent souvent sous pression administrative ou économique.
Les expulsé·es vivent une double disqualification : indésirables en Europe, marginalisé·es en Afghanistan.


📌 Ces politiques échouent à garantir une réintégration durable12.

contact[at]desinfoxmigrations.fr

GIULIA SCALETTARIS
Maîtresse de conférences, Science Po Lille

ALESSANDRO MONSUTTI
Professeur d’anthropologie et de sociologie, Institut des hautes études internationales et du développement, Genève

  1. Moghadam & Jadali (2021). ↩︎
  2. Monsutti (2004, 2010, 2013), Fischer & van Houte (2020), Braakman (2005). ↩︎
  3. Bendixsen & Näre (2023), Muller (2008), Stigter & Monsutti (2005). ↩︎
  4. Abbasi (2023), Chase (2020), Vervliet et al. (2015). ↩︎
  5. Scalettaris & al (2019). ↩︎
  6. Asztalos Morell & Darvishpour (2018), Ross-Sheriff (2006), Rostami-Povey (2007). ↩︎
  7. Bathaïe (2012), Monsutti & Bittel (2022), Crawley & Kaytaz (2022). ↩︎
  8. ECRE (2017), EU-Afghanistan (2016). ↩︎
  9. Gladwell (2021), Ghandchi (2022), Keyhani (2020). ↩︎
  10. Khan (2020), Rytter & Nielsen (2020), Mousavi (2006) ↩︎
  11. Majidi (2021), Schuster & Majidi (2013), Blitz et al. (2005). ↩︎
  12. Kuschminder et al. (2014), van Houte et al. (2015). ↩︎

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