L’impératif de « maîtrise de la langue française » : un outil de précarisation des étranger·es

Ulysse Bical, doctorant au Centre de sociologie des organisations (Sciences Po / CNRS)

Apprendre le français pour s’intégrer — qui pourrait être contre ? Sûrement pas les immigrés eux-mêmes, dont beaucoup cherchent à suivre des cours supplémentaires. Mais quand les niveaux requis augmentent, que les formations gratuites se raréfient et que les examens coûtent chers, l’impératif linguistique ressemble moins à un tremplin qu’à une trappe. Ulysse Bical analyse ce paradoxe : derrière l’ambition affichée d’intégration, une mécanique d’exclusion.

« Quand depuis plusieurs années un étranger en situation irrégulière ne maîtrise pas le français, c’est qu’il n’a pas produit l’effort », déclarait le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau à Versailles le 24 janvier 2025. Ces mots accompagnaient le durcissement des conditions de régularisation des étrangers prévu par la nouvelle circulaire sur l’admission exceptionnelle au séjour.

Cette circulaire s’inscrit dans deux décennies de resserrement de l’accès au séjour des étrangers extracommunautaires, qui ont vu les exigences de connaissance du français s’élever progressivement.1 La loi de janvier 2024,2 dite « loi Darmanin », constitue la dernière réforme en date et a relevé les niveaux requis :

 Avant la réformeDepuis le 1er janvier 2026
Carte de séjour pluriannuelleObligation de suivi assidu de la formation prescriteNiveau A23
Carte de résidentNiveau A2Niveau B1
Nationalité françaiseNiveau B1Niveau B2

L’accès à une situation administrative stable est censé récompenser les « efforts » d’intégration des étrangers, mesurés notamment par leur apprentissage du français. Cette logique repose sur l’idée que l’échec à un examen de langue révèle un manque de volonté. Les acteurs de la formation et les chercheurs en sciences sociales la contestent pourtant largement. La recherche-action conduite entre 2021 et 2023 par le collectif Le français pour tous montre ainsi que les immigrés interrogés souhaitent apprendre et progresser en français — nombre d’entre eux ont d’ailleurs du mal à répondre à la question « pourquoi apprenez-vous le français ?», tant cela va de soi pour eux. Selon l’enquête ELIPA 2,4 parmi les personnes admises au séjour en 2018 qui se déclaraient peu à l’aise en français à leur arrivée, près de 80 % suivaient ou souhaitaient suivre des cours complémentaires en 2022 — contre 53 % en 2013 pour les personnes admises en 2009.5 Mais cette volonté réelle se heurte à des obstacles concrets : insuffisance de l’offre de formations gratuites et adaptées, contraintes professionnelles, résidentielles ou familiales, manque d’opportunités de pratiquer la langue en dehors des heures de cours, et coût des examens (entre 100 et 200 euros).

L’offre de formation gratuite s’est par ailleurs réduite en 2025 sous l’effet de coupes budgétaires importantes. À l’obtention de leur premier titre de séjour, les étrangers extra-européens doivent signer un Contrat d’Intégration Républicaine, qui les engage notamment à suivre des cours de français si leur niveau est inférieur au A1.6 Au 1e janvier 2026, ce niveau a été porté au A2. Or, cette formation déléguée à des organismes privés est peu efficace : en 2023, seuls 68 % des stagiaires atteignaient le niveau A1 à son issue.7 Sa qualité s’est en outre dégradée : depuis 2025, pour 80 % des stagiaires, l’apprentissage est effectué sur plateforme numérique, sans formateur humain. Dans le même temps, les crédits consacrés à la formation linguistique complémentaire en association ont diminué de 45 % entre 2024 et 2025.8

Faute de pouvoir atteindre les niveaux exigés, ces réformes vont mécaniquement bloquer l’accès de nombreuses personnes à des situations administratives stables. L’étude d’impact du projet de loi Darmanin prévoyait ainsi que 15 à 20 000 personnes se verraient chaque année refuser la carte de séjour pluriannuelle faute d’atteindre le niveau A2.9 Ces personnes pourraient même perdre leur droit au séjour après trois refus consécutifs.10 Cette situation touche en premier lieu les personnes peu ou pas scolarisées, pour qui atteindre un niveau de français écrit suffisant pour prétendre à la résidence ou à la naturalisation constitue un obstacle considérable. En définitive, si relever les exigences linguistiques peut inciter les immigrés à améliorer leur niveau de français, cette mesure fonctionne davantage comme un instrument d’exclusion que comme un outil d’intégration — faute de conditions propices pour y parvenir (formations accessibles, aménagement du temps de travail, etc.). Elle contribue à précariser les immigrés les moins dotés et à reproduire les inégalités existantes.

Pour aller plus loin :

Ulysse Bical. 2023. « La formation linguistique bénévole dans la politique d’intégration ». Recherches en didactique des langues et des cultures. Les cahiers de l’Acedle, 21 (1). https://doi.org/10.4000/rdlc.11845

Abdellali Hajjat. 2012. Les frontières de l’« identité nationale ». La Découverte.

Éric Mercier. 2024. « L’accès au français pour tou·te·s : oui, mais comment ? ». Rapport de recherche-action, collectif Le français pour toutes et tous. URL : https://lefrancaispourtous.fr/wp-content/uploads/2024/07/Rapport-FPT_V-site2-.pdf (Consultation : 9 mars 2026).

Coraline Pradeau. 2021. Politiques linguistiques d’immigration et didactique du français : regards croisés sur la France, la Belgique, la Suisse et le Québec. Presses Sorbonne Nouvelle.

Maude Vadot. 2023. « Dix ans après la parution du Référentiel Français Langue d’Intégration, où va la formation linguistique obligatoire en France ? Le cas des marchés OFII 2022-2024 », Recherches en didactique des langues et des cultures. Les cahiers de l’Acedle, 21 (1). https://doi.org/10.4000/rdlc.11946

Références :

  1. La France suit en cela une tendance européenne d’imposition et d’élévation continue de ces exigences linguistiques. Voir : Rocca Lorenzo, Carlsen Cecilie Hamnes et Deygers Bart, « Linguistic integration of adult migrants: requirements and learning opportunities. Report on the 2018 Council of Europe and ALTE survey on language and knowledge of society policies for migrants », Conseil de l’Europe, 01.2020, p. 82. URL : https://rm.coe.int/linguistic-integration-of-adult-migrants-requirements-and-learning-opp/16809b93cb (Consultation : 9 mars 2026). ↩︎
  2. Loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration. ↩︎
  3. Ces niveaux sont issus du Cadre européen commun de référence sur les langues. Le A2 correspond, très schématiquement, à celui qu’on attend en anglais d’un élève à la fin du collège, le B1 à la fin du lycée ; et le B2 est souvent exigé des étudiant·es étranger·es pour suivre une formation universitaire en France. ↩︎
  4. « Enquête Longitudinale sur l’Intégration des Primo-Arrivants (ELIPA 2) », Direction générale des étrangers en France, ministère de l’Intérieur. URL : https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Etudes-et-statistiques/Etudes/Enquete-Longitudinale-sur-l-Integration-des-Primo-Arrivants-ELIPA-2 (Consultation : 9 mars 2026). ↩︎
  5. « Enquête Longitudinale sur l’Intégration des Primo-Arrivants (ELIPA 1) », Direction générale des étrangers en France, ministère de l’Intérieur. URL : https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Etudes-et-statistiques/Etudes/Enquete-Longitudinale-sur-l-Integration-des-Primo-Arrivants-ELIPA-2/Enquete-Longitudinale-sur-l-Integration-des-Primo-Arrivants-ELIPA-1 (Consultation : 9 mars 2026). ↩︎
  6. En 2024, sur les 114 443 signataires du Contrat d’Intégration Républicaine, 50 991 (44,6 %) ont reçu une prescription pour une formation linguistique. Le niveau seuil a été porté au A2 au 1e janvier 2026. Source : ministère de l’Intérieur. URL : https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Etudes-et-statistiques/Les-chiffres-de-l-immigration-en-France/Integration-et-l-acces-a-la-nationalite-francaise (Consultation : 9 mars 2026). ↩︎
  7. Office français de l’immigration et de l’intégration, Rapport d’activité annuel, 2023, p. 44. URL : https://www.ofii.fr/rapport-dactivite-2023/ (Consultation : 9 mars 2026). ↩︎
  8. Ministère de l’Intérieur, « Projet annuel de performances. Annexe au projet de loi de finances pour 2025 », p. 55. URL : https://www2.assemblee-nationale.fr/static/17/Annexes-DL/PLF-2025/Immigration_asile_integration.pdf (Consultation : 9 mars 2026). ↩︎
  9. « Texte n° 304 (2022-2023) de MM. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur et des outre-mer, Éric Dupond-Moretti, garde des sceaux, ministre de la Justice et Olivier Dussopt, ministre du Travail, du plein emploi et de l’insertion, déposé au Sénat le 1er février 2023, p. 49. URL : https://www.senat.fr/leg/etudes-impact/pjl22-304-ei/pjl22-304-ei.html (Consultation : 9 mars 2026). ↩︎
  10. Défenseure des droits, « Avis 23-07 du 24 novembre 2023 relatif au projet de loi pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration ». URL : https://juridique.defenseurdesdroits.fr/index.php?lvl=notice_display&id=48923 (Consultation : 9 mars 2026). ↩︎
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